Une crise provoquée de toutes pièces

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Article tiré de La Presse, paru le 2 février 2026 : Le forum des affaires | Une crise provoquée de toutes pièces

Monsieur Legault,

Nous ne nous connaissons pas personnellement. Pourtant, nous avons plusieurs points en commun.

Tous deux, entre 29 et 30 ans, nous avons fondé une entreprise avec peu de moyens. Vous, en empruntant 50 000 $ auprès d’une caisse populaire. Moi, la même somme, grâce à une garantie de prêt du plan Paillé. Vous avez ensuite connu un succès nettement plus important que le mien pour attirer les fonds institutionnels – je vous en félicite sincèrement – mais il n’en demeure pas moins que nous partageons une même expérience : celle de l’entrepreneuriat.

Nous partageons aussi un autre point commun : avoir contribué à transformer le secteur des transports au Québec. Vous, dans les airs. Moi, sur le plancher des vaches. L’entreprise que j’ai cofondée s’appelle Communauto.

Lorsque vous vous êtes retiré des affaires en 1997, le gain réalisé vous aurait permis de vivre confortablement, à l’abri du tumulte. Vous avez pourtant choisi une voie autrement plus exigeante : la politique.

On ne fait pas ce choix à la légère. On ne s’y engage pas sans convictions profondes.

Votre crédo a toujours été le développement économique et social du Québec. Vous savez que la prospérité repose sur la capacité de milliers d’acteurs de la société civile à entreprendre, investir et innover. Vous connaissez aussi l’importance de la prévisibilité comme condition de la prospérité. C’est ce qui rend les décisions récentes de votre gouvernement en matière d’immigration, avec l’abolition brutale du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), si difficiles à comprendre.

Une perte anticipée de plus du tiers du personnel de notre division entretien dont la moitié de nos mécaniciens et de nos coordonnateurs

Pendant longtemps, Communauto a eu recours à la sous-traitance pour l’entretien de ses véhicules. En 2022, nous avons décidé d’internaliser une partie de ces activités en ouvrant un premier centre d’entretien. En 2024, après plusieurs millions de dollars d’investissement, un second atelier mécanique voyait le jour dans l’est de Montréal.

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? Parce que nous savions que la pénurie de main-d’œuvre dans ce secteur était déjà bien réelle. Malgré tout, nous sommes allés de l’avant. Nous avons misé sur notre mission, sur notre réputation, sur de bonnes conditions de travail pour attirer la main d’œuvre dont nous aurions besoin.  

Nous avons recruté directement dans les écoles afin de former des apprentis que nous comptions accompagner vers la pleine compétence. La stratégie a fonctionné. Nos ateliers comptent aujourd’hui 37 employés. Des équipes appelées à croître pour soutenir le développement de nos opérations.

N’est-ce pas exactement ce que vous avez toujours souhaité, Monsieur Legault ? Des entreprises québécoises en croissance. Des investissements concrets. De la formation. De la création d’emplois. J’ajoute, dans notre cas, une contribution directe à la décarbonation de l’économie qui rayonne ici et à l’international.

Or, les changements récents aux politiques d’immigration nous priveront de nombreuses personnes clés au sein de ces équipes.

Dansles dernières années, vousavez vanté les mérites d’attirer des étudiants et des travailleurs répondant aux besoins des entreprises. Jusqu’à tout récemment, le PEQ était présenté comme un modèle idéal d’immigration.

Alors comment expliquer ce virage ?

Des milliers d’organisations vous ont crus. Elles ont planifié leurs investissements et leur recrutement en conséquence.

Aurions-nous dû ignorer un programme que votre gouvernement présentait comme exemplaire ?

Partout au Québec, des entreprises et des organismes sont aujourd’hui fragilisés par la décision de modifier a posteriori les règles de l’immigration. Le milieu de l’éducation l’a dénoncé. Le milieu économique aussi.

Cette politique nuit à l’économie. Elle nuit au rayonnement international du Québec. Elle abîme notre crédibilité.

Considérez-vous normal que, pour conserver des employés que nous avons formés, intégrés et que nous estimons, ceux-ci doivent parfois déménager… à Ottawa ?

Après toutes ces années consacrées au développement économique du Québec, souhaitez-vous réellement que cet épisode entache l’héritage que vous laisserez en quittant la politique active ?

On pourrait croire que je plaide ici pour ma paroisse. Ce serait une erreur. Communauto est une entreprise à mission que je m’apprête à redonner à la collectivité par l’entremise d’une fiducie d’utilité sociale – comme vous, je pense à ma relève. Mais même si ce n’était pas le cas, cette lettre méritait d’être écrite :

Pour Abdelwahhab.

Pour Aldo.

Pour Alexis.

Pour Baynaud

Pour Boubacar

Pour Denys.

Pour Hamza.

Pour Julien.

Pour Lucien.

Pour Oleksandr.

Pour Yahia.

Pour Youcef.

Ils travaillent ici. Ils parlent français. Ils vivent ici. Mais certainement plus pour longtemps, si vous n’utilisez pas le leadership qu’il vous reste pour corriger le tir.

L’empathie, dit-on, ne suffit peut-être pas à gouverner. Soit. Mais croyez-vous réellement que l’État est mieux placé que les entrepreneurs eux-mêmes pour déterminer les compétences des travailleurs dont ils ont besoin pour faire fonctionner leurs entreprises ?

Combien d’espoirs brisés ? Combien d’efforts gaspillés ?

Benoît Robert
Président-directeur général
Astus – Communauto

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